Les tribulations de Gagarine

              Arrivé en France tout d’abord pour y poursuivre ses études, Osman Dinç s’y installe à partir de 1977 afin d’y mener une carrière artistique commencée en Turquie. Il est notamment invité par le CIRVA pour une résidence de recherche en 1984, puis lauréat de la bourse du CREDAC en 1990 et expose ses œuvres, entre autres, à la galerie Gabrielle Maubrie (Paris), Philippe Casini (Paris), Siyah-Beyaz (Ankara) et Nev (Istanbul). Par ailleurs, Osman Dinç enseigne la sculpture à l’École Nationale des Beaux-Arts de Bourges.

Pour autant, le déracinement d’Osman Dinç n’attend pas son départ vers la France ; il débute à l’adolescence, lorsque celui-ci quitte son milieu rural, qui est un univers en soi, pour « partir à la ville » y parfaire ses études primaires. À la même époque, au grand dam des Américains, les Russes, quant à eux, propulsent hors des frontières terrestres le premier homme qui voyagera dans l’espace. L’événement arrive à point nommé, la comparaison est rêvée : il n’en faudra pas plus pour qu’au village, Osman se voit octroyé le surnom de Gagarine, ainsi destiné à accomplir d’aussi grands exploits que son prédécesseur.

 Déjà, les ingrédients propices au mythe sont réunis. Chers à l’artiste qui est imprégné d’une culture orale où les histoires ont la part belle et où le rationnel côtoie le mythique au quotidien, ils ne cesseront de jalonner et de questionner son œuvre. Cette dualité motrice est en effet au cœur des sculptures et des photographies d’Osman Dinç, tel un continuum qui unit une rigueur toute cartésienne et une poésie éprise de magie. Et c’est précisément pour sa capacité à manier le réel et l’imaginaire, que la photographie est rapidement devenue l’une des pratiques de prédilection de l’artiste. Jamais narratives et toujours enclines à cultiver le mystère, les siennes favorisent la rencontre d’un espace réel et d’un espace imaginaire, réconciliant ainsi les deux pôles qui sont le propre de l’homme.

Créer c’est aussi, et peut-être surtout, pour Osman Dinç raconter des histoires, les mettre en œuvre et en forme pour les transmettre et contribuer ainsi à la pérennité d’une mémoire universelle.

Cette intention mémorielle transparaît tout particulièrement à travers la relation que l’artiste entretient avec ses différents matériaux de prédilection que sont le métal, le bois et le verre. Ici encore, le rationnel n’occulte jamais le symbolique et la technique est toujours mise au service de la poésie. Sensibilisé très tôt au travail de la forge puis à celui du verre, Osman Dinç allie un profond intérêt à l’égard des propriétés physiques intrinsèques au matériau et la conscience aiguë de son empreinte symbolique, historique et humaine qu’il est à même d’insuffler à l’œuvre. Façonné, il devient le passeur de cette mémoire universelle qui se loge dans des sculptures suffisamment abstraites pour faire fi d’un ancrage culturel spécifique. 

Bien sûr, l’Anatolie natale n’est jamais très loin, prête à se laisser deviner en filigrane des formes courbes et épurées qui évoquent, par exemple, les outils utilisés par les paysans ou le grain de blé, dont Osman Dinç aime à souligner la dimension allégorique en rappelant qu’il peut continuer de germer après des siècles. Mais plus que tout, la mémoire convoquée par les sculptures de l’artiste conjugue l’histoire de la terre à celle de l’homme. On l’aura compris, si la création est affaire de novation, celle qui se trame ici n’omet pas pour autant de valoriser la notion de trace à travers des formes et des motifs sobres dont les récurrences et les variations sont autant de défis lancés au temps. Innover en revisitant les formes primitives parfois logées dans l’inconscient, inventer les outils de demain en conservant la trace de ceux qui les ont précédé. Mû par ce lien continu qui unit le passé et l’avenir, Osman Dinç crée l’archéologie de la mémoire commune.

 À n’en pas douter, la simplicité formelle de ses oeuvres illustre sa prédilection pour l’abstraction minimale aux dépens d’une figuration narrative trop loquace à son goût. Cependant, loin d’être une posture artistique qui serait revendiquée comme telle, celle-ci s’affirme comme une sorte d’évidence qui découle à la fois des aspirations propres à l’artiste et des exigences matérielles de la création.

La sobriété manifeste des sculptures participe tout d’abord du lien indéfectible qui unit l’artiste et son œuvre à la nature. Or précisément, dans cette nature avec laquelle il vécut un temps en osmose et qu’il aime toujours observer et contempler, point de superflu ni de fioriture ; au contraire, des formes résolument simples qui n’ont de sens que celui qu’on leur prête. C’est à cet effet que certaines des sculptures renforcent les pouvoirs de l’abstraction en se délestant du titre, préférant ainsi la liberté sémantique que leur octroie leur anonymat à toute désignation. Les outils créés par Osman Dinç ne renvoient, au final, qu’à eux-mêmes.

Ce goût des formes épurées traduit par ailleurs un respect de la « matière première » que l’artiste s’efforce de gaspiller et de perturber le moins possible, avec ce souci constant de ne pas départir l’art de l’éthique. Rien d’étonnant, dès lors, qu’il se sente des affinités toutes particulières avec les artistes de l’Arte Povera qui révélèrent la vie et la poésie de la matière à travers ses changements mais aussi avec Joseph Beuys qui créa sa mythologie personnelle en dévoilant les dimensions et les strates insoupçonnées de la matière. Sous l’égide du matériau, la dimension éthique qu’Osman Dinç insuffle à son oeuvre nous renvoie à son attachement pour la notion de transmission. En se gardant d’intervenir à outrance sur le matériau, il préserve non seulement ses traces et empreintes préexistantes, mais fait également œuvre avec elles pour les rendre à la sphère du visible et de la représentation.

Cependant, l’éthique n’est pas tout et les contingences matérielles, certes jugées moins louables mais néanmoins réelles, font le reste en se rappelant sans cesse à la création. Car, il s’agit aussi pour Osman Dinç d’aboutir rapidement à un résultat comme pour ne jamais baisser la garde face au temps qui file, de satisfaire son impatience en adoptant le chemin le plus court et le moins onéreux. Aux contingences matérielles et temporelles qu’il n’occulte pas s’ajoute la contrainte spatiale que l’artiste a pleinement intégrée afin d’en tirer parti au lieu de la subir. Souvent en partance pour les besoins d’une carrière qu’il mène conjointement en France et en Turquie, il n’hésite pas à délaisser le grand format pour en adopter un plus modeste qui permette à ses sculptures d’être aisément transportables. Rappelons pour faire taire les mauvaises langues que Youri Gagarine, encore lui, ne mesurait qu’1m58 et que sa petite taille lui fut un atout considérable pour entrer dans le cockpit étroit du Vostok avec lequel il conquit l’espace. 

SELEN ANSEN